3,4 km sans réseau, sans carte SIM, sans Internet
Début février, j’ai reçu des petites cartes électroniques commandées sur AliExpress pour moins de 50 € au total. Quelques jours plus tard, mon frère à Noidans, une de ces boards dans la poche, l’autre restée avec moi. J’envoie un message texte. Quelques secondes plus tard, la réponse s’affiche sur son téléphone.
3,4 kilomètres en ligne directe. Sans Wi-Fi. Sans 4G. Sans aucune infrastructure entre les deux points. Juste deux microcontrôleurs de la taille d’un briquet, quelques milliwatts de puissance, et une technologie qui change la donne : LoRa.
LoRa, c’est quoi exactement ?
LoRa — pour Long Range — est une technologie de communication radio conçue pour envoyer de petites quantités de données sur de très longues distances, avec une consommation d’énergie minuscule. On ne parle pas de streaming vidéo ou de téléchargement de fichiers : on parle de messages texte, coordonnées GPS, données de capteurs — le genre d’informations qui tiennent en quelques octets mais qui peuvent avoir une valeur énorme.
Pour comprendre l’intérêt de LoRa, il faut la comparer aux technologies qu’on utilise au quotidien :
Wi-Fi
802.11 a/b/g/n/ac/ax
Portee
~50 m
Debit
Tres eleve
Autonomie
Quelques heures
Consommation
Elevee
Abonnement
FAI requisInfrastructure
RouteurBluetooth
BLE 4.0 / 5.x
Portee
10-30 m
Debit
Moyen
Autonomie
Jours
Consommation
Faible
Abonnement
AucunInfrastructure
Aucune4G / 5G
Reseau cellulaire
Portee
Selon antennes-relais
Debit
Eleve
Autonomie
Quelques heures
Consommation
Elevee
Abonnement
ObligatoireInfrastructure
Antennes-relaisLoRa (EU)
868 MHz — bande libre
Portee
2-15 km et plus
Debit
Tres faible (texte)
Autonomie
Jours a semaines
Consommation
Tres faible
Abonnement
AucunInfrastructure
AucuneLe compromis est clair : LoRa sacrifie le débit pour gagner en portée et en autonomie. On n’envoie pas de photos ni de vidéos. Mais pour envoyer « RDV au point B dans 20 min » ou « Capteur température : 4,2°C » à plusieurs kilomètres, c’est imbattable.
En Europe, LoRa utilise la bande de fréquence 868 MHz, qui est libre d’utilisation (bande ISM) — aucune licence radio n’est nécessaire. La seule contrainte réglementaire est une limite de temps d’émission (duty cycle de 10%, soit 6 minutes d’émission par heure), ce qui en pratique est largement suffisant pour de la messagerie.
Le matériel : des cartes ESP32 à moins de 25 €
Les cartes que j’utilise sont fabriquées par Heltec, un constructeur chinois spécialisé dans les modules LoRa. Concrètement, j’ai acquis :
- Heltec LoRa 32 (V3) — carte de développement compacte avec écran OLED intégré, puce LoRa SX1262, WiFi et Bluetooth. Idéale pour débuter.
- Heltec V4 (Meshtastic Edition) — version plus récente avec la même puce SX1262, livrée avec boîtier et antenne. Prête à l’emploi ou presque.

Ces cartes sont basées sur un processeur ESP32, très répandu dans le monde du DIY et de l’IoT (objets connectés). Elles intègrent tout ce qu’il faut : le module radio LoRa, une antenne (ou un connecteur pour antenne externe), un petit écran, un port USB-C pour la programmation et la charge, et un connecteur batterie.
Le coût est dérisoire : entre 15 et 25 € la carte selon le modèle, livrée depuis la Chine. C’est ce rapport performance/prix qui rend cette technologie accessible à tous.
Meshtastic et MeshCore : les deux firmwares qui donnent vie au matériel
Une carte LoRa ESP32 toute seule, c’est un émetteur-récepteur muet. Pour en faire un outil de communication, il faut un firmware — un logiciel embarqué qui gère l’envoi et la réception des messages, le routage à travers d’autres appareils, le chiffrement, etc.
Deux projets se partagent actuellement la scène, et le choix entre les deux est le grand débat de la communauté LoRa mesh en ce moment.
Meshtastic : le pionnier open-source
Meshtastic existe depuis 2019. C’est le projet le plus connu, le plus déployé, et celui qui dispose de la communauté la plus large. Son principe est simple et élégant : chaque appareil est à la fois un client et un relais. Quand vous envoyez un message, tous les appareils voisins le reçoivent et le retransmettent automatiquement, de proche en proche, jusqu’au destinataire.
C’est ce qu’on appelle un réseau mesh à inondation (flood routing) : le message se propage dans toutes les directions comme une onde. L’avantage est énorme en termes de simplicité — vous allumez votre appareil, il participe au réseau, point final. Pas de configuration réseau, pas d’infrastructure à planifier.
Les atouts de Meshtastic :
- 100% open-source (firmware, applications mobiles, tout)
- Réseau auto-organisé — idéal pour les groupes en mouvement (randonnée, événements)
- Écosystème riche de capteurs et modules complémentaires (GPS, télémétrie, météo)
- Communauté massive et documentation abondante
- Compatible ATAK pour les applications tactiques
Les limites :
- Le flood routing génère du trafic redondant — dans un réseau dense, ça peut saturer la bande passante disponible
- Maximum de 7 sauts (hops) entre l’émetteur et le destinataire
- Confirmation de réception ambiguë (l’icône de validation ne garantit pas que le message a été lu)
- Consommation batterie plus élevée (tous les nœuds retransmettent)
MeshCore : le challenger structuré
MeshCore est un projet plus récent, lancé début 2025 par Scott Powell (Australie). Son approche est fondamentalement différente : au lieu de laisser tous les appareils retransmettre, MeshCore sépare les rôles de manière stricte.
Il y a deux types d’appareils :
- Les Companions — ce sont les appareils des utilisateurs finaux. Ils envoient et reçoivent des messages, mais ne participent pas au routage. Votre appareil dans votre poche ne retransmet pas les messages des autres.
- Les Repeaters — ce sont des relais dédiés, idéalement placés en hauteur (toits, collines), qui constituent l’infrastructure du réseau.
Cette séparation a des conséquences majeures. Le réseau est plus silencieux (moins de trafic parasite), plus prévisible, et peut supporter jusqu’à 64 sauts contre 7 pour Meshtastic. MeshCore offre aussi une confirmation de réception beaucoup plus fiable — vous savez exactement si votre message est arrivé, combien de tentatives ont été nécessaires, et par quelle route.
Les atouts de MeshCore :
- Réseau plus efficace et moins bruyant
- Jusqu’à 64 hops — couverture théorique bien supérieure
- Confirmation de livraison précise
- Fonction « Room Server » — sorte de forum/BBS hors ligne où les messages sont stockés et consultables plus tard
- Compatible avec le même matériel que Meshtastic
Les limites — et c’est important :
- Les applications mobiles et web ne sont pas open-source. L’app Android a des fonctionnalités payantes, l’app web ne fonctionne que sur Chrome. Pour un système conçu pour les situations d’urgence et la communication décentralisée, c’est un point de friction réel. Un client open-source non officiel existe, mais le constat reste.
- Le réseau n’est pas auto-organisé — il faut planifier le placement des repeaters. Sans repeater, deux companions ne peuvent communiquer qu’en direct (peer-to-peer).
- Communauté plus petite et moins de documentation francophone
- Projet plus jeune, donc potentiellement moins stable à long terme
Alors, lequel choisir ?
Il n’y a pas de réponse universelle. Les deux firmwares se flashent sur le même matériel — vous pouvez passer de l’un à l’autre en quelques minutes.
Meshtastic est le bon choix si vous voulez un système qui marche immédiatement en groupe, sans infrastructure préalable. Vous partez en randonnée à 5, chacun a sa carte, tout le monde communique. Simple.
MeshCore prend tout son sens si vous voulez construire un réseau fixe, couvrir une zone (un village, une exploitation agricole, un site événementiel) avec des repeaters solaires en hauteur et des utilisateurs finaux qui s’y connectent. C’est un projet d’infrastructure, pas un gadget de poche.
Mon avis personnel : les deux projets méritent d’être suivis de près. La concurrence pousse chacun à s’améliorer. Et le fait que le matériel soit interchangeable signifie que vous n’êtes jamais enfermé dans un choix.
Mon test terrain : 3,4 km en Haute-Saône
Passons aux choses concrètes. Voici les conditions de mon test :
- Émetteur : Heltec V4 (SX1262), firmware Meshtastic, antenne d’origine
- Récepteur : Heltec LoRa 32 V3, firmware Meshtastic, antenne d’origine
- Distance mesurée : 3,4 km en ligne directe
- Environnement : semi-rural, terrain vallonné (Vesoul et environs)
- Obstacles : quelques arbres et bâtiments, pas de ligne de vue parfaite
- Résultat : messages texte envoyés et reçus avec succès
Soyons honnêtes sur la portée. Les spécifications théoriques de LoRa annoncent 10 à 15 km en terrain dégagé, voire plus. Mon test à 3,4 km avec des antennes d’origine et un terrain pas idéal est un résultat réaliste et reproductible. Avec une antenne externe de meilleure qualité et un placement en hauteur, on peut aller bien plus loin. Mais je préfère vous montrer ce que vous obtiendrez en vrai, sans optimisation particulière, plutôt que de promettre des performances de laboratoire.
Des cas d’usage concrets et variés
La question « à quoi ça sert ? » revient systématiquement. Voici des situations où LoRa + Meshtastic ou MeshCore apportent une vraie valeur :
Activités outdoor et randonnée — Garder le contact entre les membres d’un groupe en montagne ou en forêt, là où le réseau mobile ne passe pas. Partager sa position GPS en temps réel. Envoyer une alerte en cas de problème. En Franche-Comté, avec nos forêts et nos reliefs, les zones blanches ne manquent pas.
Agriculture et surveillance de terrain — Connecter des capteurs de température, d’humidité ou de niveau d’eau à plusieurs kilomètres de la ferme, sans tirer de câble ni payer un abonnement data. Un agriculteur peut surveiller ses parcelles distantes avec un simple capteur à 20 € alimenté par pile.
Événements et rassemblements — Sur un site de festival, une manifestation sportive ou un chantier étendu, la communication radio LoRa mesh est une alternative aux talkies-walkies classiques : messagerie texte silencieuse, positionnement GPS, et pas de conflit de fréquence.
Préparation aux situations d’urgence — Coupure de courant prolongée, catastrophe naturelle, panne des réseaux mobiles… Un réseau mesh LoRa fonctionne tant que les appareils ont de la batterie. Pas besoin d’antenne-relais, pas besoin d’Internet. C’est le réseau de communication le plus résilient qu’un particulier puisse déployer.
Domotique et IoT longue portée — Contrôler une porte de garage, recevoir une alerte d’intrusion, relever un compteur — à des distances où le Wi-Fi et le Bluetooth ont depuis longtemps abandonné.
Et bientôt dans la boutique Cloud-Forge
Ce sujet n’est pas qu’un article de blog pour moi. Cloud-Forge travaille actuellement sur une offre de kits LoRa prêts à l’emploi :
- Cartes Heltec pré-configurées avec le firmware de votre choix (Meshtastic ou MeshCore) déjà flashé et paramétré pour la bande européenne 868 MHz. Pas besoin de toucher à un câble USB ni de comprendre un flasher web — vous allumez, vous connectez l’app, vous communiquez.
- Boîtiers imprimés en 3D conçus et fabriqués à l’atelier, intégrant la carte, la batterie et l’antenne dans un format compact et protégé. Parce qu’une board nue avec des fils qui dépassent, ce n’est ni pratique ni rassurant pour un utilisateur non technique.
L’objectif est de proposer un produit clé en main pour ceux qui veulent profiter de cette technologie sans se perdre dans la technique. Le matériel, le logiciel, le boîtier, et un guide en français — le tout fabriqué ici, en Franche-Comté.
Les détails (prix, modèles disponibles, date de lancement) arriveront prochainement sur la boutique. En attendant, n’hésitez pas à nous contacter si le sujet vous intéresse ou si vous avez des questions.
Pour aller plus loin
Si cet article vous a donné envie de creuser le sujet, voici quelques ressources :
- Meshtastic — site officiel — documentation, firmware, applications
- MeshCore — site officiel — flasher web, applications, communauté
- Heltec Automation — fabricant des cartes utilisées dans cet article
Et si vous êtes dans le coin de Vesoul ou en Haute-Saône et que vous avez déjà un appareil LoRa mesh : faites-vous connaître. Plus il y a de nœuds sur le réseau, plus le réseau est utile. C’est tout le principe du mesh.
Article rédigé par Thomas — Cloud-Forge, Vesoul (Haute-Saône). Scan 3D, impression 3D, prototypage et solutions connectées.



